Les jeudis ne se ressemblent pas à The École. Foie gras et ambiance feutrée pour l’inauguration du bâtiment la semaine dernière, pizza et costumes en tout genre hier pour la première dance de l’année des collégiens (je ne vous dirai pas quelle soirée j’ai préféré). Malgré les différences apparentes, j’ai vu une similarité évidente entre ces deux fêtes : l’envie de se retrouver et de s’amuser ensemble. Que ce soit autour d’une coupe de champagne ou d’un gobelet de soda, on ressent un même lien entre les adolescents et les plus grands, une même envie de partager de bons moments, de créer des liens et des souvenirs. J’y ai vu surtout et partout de l’amitié.
Dans le cours d’introduction à la philosophie que je propose aux collégiens, j’ai récemment abordé ce sujet de l’amitié — un concept si difficile à définir qu’il a inspiré à Montaigne sa célèbre phrase à propos de son ami La Boétie : « parce que c’était lui, parce que c’était moi ». C’est aussi un sujet cher aux adolescents — une période de leur vie pendant laquelle l’influence de leurs amis prend une importance capitale — et vient parfois en opposition directe aux recommandations de leurs parents. Il était très intéressant de voir comment mon petit groupe d’élèves a mené cette réflexion, de l’impossibilité pour les animaux sociaux que nous sommes de vivre seuls à la difficulté, parfois, de bien vivre ensemble. Si les enfants ne maitrisent évidemment pas les concepts moraux énoncés par les penseurs, ils ont néanmoins une compréhension intuitive de ce qui se joue : que les amitiés peuvent sembler aléatoires et qu’elles peuvent donc reunir deux personnes a priori bien différentes, qu’elles peuvent être fluctuantes car elles sont exigeantes et basée sur la confiance, ou encore qu’elles peuvent être nouées par intérêt, ce qui est précisement ce que nous dit Aristote quand il oppose les amitiés de simple utilité aux amitiés vertueuses (Aristote a par ailleurs un message essentiel pour nos ados : qu’avant tout une amitié doit nous rendre meilleur et que ce n’est pas quelque chose que nous devons subir ou qui nous diminue).
Quand j’ai découvert The École, j’ai été marqué par l’idée de ce « village au sein d’une métropole » que j’entendais dans la vidéo de promotion sur le site internet – je ne savais pas trop quoi en penser pour être honnête car on peut toujours lire dans ce type de déclaration une sorte de quant à soi et de rejet de celui qui n’appartient pas à la communauté. C’est heureusement tout l’inverse que je vois en action tous les jours : une communauté très liée et qui fait certes attention aux siens, mais une communauté qui reste éminemment ouverte sur l’autre et qui sait l’accueillir. C’est ce que j’ai ressenti dès mon arrivée et que je m’efforce de transmettre chaque jour à tous les adultes et aux élèves de l’école.
Hannah Arendt, qui va au-delà des questions purement morales pour nous emmener sur le terrain politique, nous dit que l’amitié “c’est la volonté de partager le monde avec d’autres”. Elle définit l’amitié comme une expérience qui donne naissance à un espace de parole, à un dialogue pendant lequel nous apprenons à voir le monde à travers le regard de l’autre. En ce sens, The École est elle-même une amitié: un lieu un peu inexplicable dans lequel, autour d’une belle fête, chacun peut devenir tous les jours un peu meilleur.

