Dans son roman 1984, Orwell imagine un régime politique qui impose son autorité en partie à travers le langage. La Novlangue, cette langue jargonnante utilisée par les autorités, représente une tentative d’appauvrir le langage et incarne la volonté du pouvoir en place de limiter ce qu’il est possible de penser. En réduisant les capacités langagières de ses sujets, en décrétant quels mots ont de la valeur et quels autres sont bons pour les oubliettes, l’objectif de la dictature d’Oceania est en réalité de réduire leur capacité à raisonner et à faire preuve d’esprit critique.
On sait depuis longtemps (« Au commencement était le verbe ») l’importance des mots. Ce n’est pas un hasard si ce qui se passe autour aujourd’hui de l’IA nous fascine et/ou nous angoisse : c’est que nous nous étions habitués, depuis le temps, à être les seuls à pouvoir jouer avec les mots, à posséder ce pouvoir que nous devons partager maintenant avec des machines puisqu’elles ont développé la capacité à deviner statistiquement le terme qui vient après et celui encore après pour former des phrases qui ressemblent bigrement à ce qu’un humain aurait pu écrire.
Tous les jours à The École, c’est dans notre ADN d’école bilingue, nous mettons tout en œuvre pour que nos élèves aient conscience de l’importance et du pouvoir du langage. Nous leur apprenons à traiter chaque mot comme un petit cadeau que l’on reçoit, qui nous ouvre plus grand les portes du monde et du savoir. Nous leur enseignons que ces mots sont infiniment précieux, des trésors qu’il nous faut sauvegarder, non pas en les gardant dans des coffres, mais, au contraire, en les faisant vivre.
Cette semaine aura été, de ce point de vue, exceptionnelle. Avec 6 auteurs qui ont enchaîné les ateliers sur l’ensemble des classes pour travailler avec les mots et deux poètes slammeurs, c’est une tradition, qui sont venus travailler avec nos élèves de Cm2. On a donc beaucoup joué avec les mots dans les salles de classe : les petits mots qui claquent, les longs qu’on ne sait pas comment écrire, ceux qui font rire, ceux qui font peur, ceux qui ont l’air perdu tout seul, les faux amis qui veulent dire des choses bien différentes en français ou en anglais, ceux qu’on connait mais qu’on ose pas dire devant les grands, les sévères, les doux, les anciens, les composés, les porte-manteaux,…
Et ces mots mis bout à bout racontent des histoires qui peuvent être tour à tour joyeuses, farfelues, sombres, effrayantes, mystérieuses ou émouvantes. Des histoires qu’on invente, qu’on lit, qu’on illustre — et que c’est magique de suivre le trait si sûr de Régis, lui qui inspire et s’inspire des mots des autres et qui évoque si superbement ce que nous lisons. On s’est émerveillé toute la semaine devant cet artisanat et avons redécouvert que l’on peut fabriquer avec des mots que l’on croise tous les jours des choses si belles qu’elles nous restent dans la tête.
Un grand merci donc à Sophie Werth, Maya Korenbeusser et Camille Martin d’avoir rendu cette semaine possible et pour cette organisation sans faille. Et bien sûr merci à Brice, Cécile, Régis, Thomas, Victor, Sébastien, Sophie E. et Yehudi qui sont venus passer un peu de temps dans nos classes pour aider nos élèves à comprendre que jouer avec la langue, raconter son histoire, laisser libre cours à son stylo ou mettre les mots en musique sont des actes essentiels de liberté, des cailloux bien pointus dans les chaussures de ceux qui voudraient ou voudront dans le futur nous faire croire que nous n’avons pas besoin de penser.

