Comme il n’y avait pas de lycée dans le village d’Ardèche où j’ai grandi, je suis parti à 15 ans dans un internat à 50 km de chez moi. Mon père était chargé de me tirer du sommeil à 5h les lundis et de me conduire jusqu’à la place devant l’église où m’attendait le bus (dans lequel, incroyablement, tout le monde fumait). Je rentrais à la maison tous les vendredis soirs pour passer le weekend en famille. Quand on arrive dans un internat de 80 garçons entre 15 et 18 ans, on comprend tout de suite qu’au-delà du règlement affiché, il existe des lois tacites qu’il convient d’apprendre rapidement afin de se faciliter la vie.
Les moments les plus difficiles étaient les repas. Les plus jeunes – les élèves de seconde dont je faisais partie – n’avaient pas de table assignée dans le grand réfectoire. Nous devions donc nous asseoir avec les plus grands, demander s’il était possible de prendre cette chaise, puis, face à l’absence de réponse, tenter une manœuvre discrète pour s’installer malgré tout. Selon les jours et les personnes avec lesquelles nous nous retrouvions assis, nous avions le droit de manger normalement, de manger un petit peu ou de ne pas manger du tout. Il existait d’ailleurs un verbe en -er du premier groupe pour décrire ce traitement : tiger. « Aujourd’hui, tu tiges » — tu ne manges pas.
Qu’on se rassure, ces petites vexations n’ont pas duré bien longtemps et il y avait toujours des réserves de pain et de confiture pour ceux qui avaient encore faim. Plus tard, mes copains et moi, devenus les plus grands de l’internat, avons décidé ensemble de mettre fin à ces traditions ridicules. Les autres initiatives que nous avons mises en place – grâce, il faut le dire, à un nouveau directeur beaucoup plus à l’écoute – non seulement pour ne plus brimer nos plus jeunes camarades, mais pour au contraire mieux les accueillir, les réconforter et les soutenir, ont marqué le début de ma réflexion sur ce que doit et peut être un environnement scolaire bienveillant.
40 ans plus tard, je reste toujours aussi impliqué sur ces questions (et pas seulement en portant un pull orange pour Unity Day comme je l’ai fait mercredi). Car si The École est un endroit fantastique pour les enfants, cela ne signifie malheureusement pas que toutes les interactions entre élèves sont entièrement satisfaisantes. Nous savons que certains enfants peuvent parfois rentrer chez eux meurtris à cause d’une attitude, d’un geste, ou d’une parole d’un camarade. Je parlais ici du travail que nous avons commencé à mener avec Emmanuelle Piquet quand cela arrive. Nous prolongeons ce travail essentiel en adoptant la méthode de la préoccupation partagée, que plusieurs d’entre nous ont vue ou fait fonctionner avec succès dans d’autres écoles. Cette méthode vise à susciter l’empathie et à responsabiliser les élèves pour qu’ils contribuent eux-mêmes à mettre fin à la situation, avec un suivi régulier pour s’assurer que les comportements cessent. Une équipe de volontaires s’est formée et se tient prête à accompagner ceux et celles qui vivent des moments compliqués.
Nous faisons notre maximum au quotidien pour créer une culture de respect et d’empathie au sein de l’école. C’est quelque chose, vous l’aurez compris, qui me tient particulièrement à cœur, et cela depuis longtemps. Je sais qu’il en est de même pour tous les membres de notre communauté. Ce soin que nous portons tous à l’autre est l’une de nos grandes forces. À The École, personne jamais ne tige — et nous en avons d’ailleurs eu une belle preuve hier au potluck, un grand merci à ceux qui sont venus et ont contribué avec des plats délicieux !

